Études de cas
22 avril 2022

Les technologies transformeront-elles l'industrie de la mode ?

Publié par

Caroline Drai

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Aujourd’hui, on perçoit la technologie comme un deus ex machina, une entité qui apparaît de manière inattendue pour dénouer un problème complexe; de la géo-ingénierie pour régler le réchauffement climatique, aux applications mobiles pour combattre la diffusion du COVID-19, les solutions technologiques semblent souvent être les seules options pour les défis contemporains.

Le défi écologique du secteur de la mode est complexe, et quantité d’acteurs se penchent sur le sujet. Zoom sur les technologies qui transforment le secteur de la mode aujourd’hui, et les nouveaux défis que ces technologies créent à leur tour.

Fashion Data and technology

Les chaînes d'approvisionnement

Des études récentes montrent que ce sont les chaînes d'approvisionnement du secteur de la mode qui doivent être transformées en premières afin de créer un secteur plus durable.

Des outils 3D sont en développement pour permettre aux créateur.trices de tester les tissus, coupes et couleurs virtuellement, pour moins gaspiller de ressources (eau, électricité, tissus, etc.). Ces expériences démontrent aussi que technologie et créativité peuvent aller main dans la main, sans détruire le processus de création. La croissance du e-commerce transforme également les chaînes d'approvisionnement. En avril 2021, le groupe LVMH a dévoilé la plateforme Nona Source, sur laquelle on peut acheter les tissus inutilisés des grandes maisons de couture à petit prix, limitant donc le gaspillage du secteur.

La production de vêtements diminue ses dépenses énergétiques grâce aux machines à coudre automatiques - plus efficaces que les humains - et les machines à teindre digitale - qui réduisent la consommation d’eau de 85%. La possibilité d’imprimer des vêtements grâce aux imprimantes 3D souligne une autre promesse des entreprises tech: rendre les vêtements indéfiniment recyclables.

Ainsi, ces technologies permettent au secteur de continuer à produire autant, alors que la surproduction et la surconsommation impactent négativement l'environnement… Néanmoins, les mentalités changent: de grandes marques explorent la production ‘just-in-time’ (juste à temps) où les vêtements sont produits après l'achat du client. Le rythme de production des technologies étant facile à contrôler, cette nouvelle approche pourrait être la révolution dont le secteur a besoin.

Avec des technologies connectées faciles à activer et à désactiver, la production à la demande pourrait être la révolution dont la mode a besoin.

Ces technologies sont aussi des expériences à grande échelle, qui ont un impact sur les travailleurs et l'environnement. Pourtant, elles ne sont pas encore réglementées. Qui est responsable des conséquences (bonnes ou mauvaises) de ces nouvelles technologies ? Qui peut demander des comptes aux entreprises, et faire le point sur les avancées de ces technologies et l’impact qu’elles ont sur le secteur de la mode ?

Dans les coulisses de la mode

La tech est déployée de manière inédite pour réorganiser la mode. L’intelligence artificielle, technologie dont on parle énormément aujourd’hui, est bien présente à l’appel. Fortement critiqués pour la destruction de leurs invendus, les maisons Gucci, Saint Laurent, Balenciaga et bien d’autres se tournent vers l’IA pour mieux gérer leurs stocks: l’IA collecte des données sur les vendus et invendus et permet d'évaluer les stocks à produire - ainsi, moins de gaspillage et de surproduction !

blockchain fashion traceability

L’utilisation des blockchain représente aussi un nouvel horizon pour le secteur; l’entreprise New-Yorkaise Eon crée des passeports digitaux pour les vêtements, pour permettre de tracer leurs origine, leurs composition, et même l’usine où ils ont été fabriqué. En plus de la transparence accrue que cette technologie permet pour le secteur, ce type de suivi permettrait aussi d’identifier l'étape où des problèmes éthiques ou environnementaux apparaissent, ainsi que les responsables.

EON blockchain product ID

Deux obstacles apparaissent pour ces technologies des coulisses de la mode. D’abord, ces technologies opèrent justement en coulisse ! Les entreprises parlent volontiers de développer leurs outils technologiques pour être plus éco-responsables, mais sont plus lentes lorsqu’il faut leur attribuer un budget. Comment suivre l’utilisation de ces technologies par les grandes marques (au-delà de quelques expériences hautement publicisées) et s'assurer qu’elles font bien leur part pour transformer le secteur de la mode ?

Les technologies blockchain et le stockage de données à grande échelle continuent d'avoir un impact environnemental massif.

De plus, les technologies blockchain et le stockage de données à grande échelle sont très énergivores et impactent négativement l’environnement (le point de vue de Stain Magazine sur ce sujet ici) - l’utilisation de l’IA et du blockchain risque-t-elle d’engendrer d’autres problèmes environnementaux au lieu de réparer ceux générés par l’industrie de la mode ?

La technologie et les consommateur.rice.s

Les consommateur.rice.s ont un rôle à jouer dans la transformation du secteur de la mode mais un manque d'accès à l'information freine de nombreuses personnes. Pour lutter contre cela, l’application française Clear Fashion évalue les vêtements sur 4 critères (impacts environnementaux, humain, sur la santé, pour les animaux) et génère une note sur 100, qui aide les acheteurs à prendre leurs décisions. De manière similaire, le moteur de recherche espagnol The Ethical Clothing Search Engine a créé une base de donnée de produits 100 % éthiques et durables pour permettre un accès plus facile à ces marques (n.b., le site propose aussi un quiz intéressant qui permet d'évaluer l’impact écologique de notre garde robe).

clear fashion sustainable rating app

Faisant le lien entre créateur.rice.s et consommateur.rice.s, le site Beringei Clothing permet aux utilisateur.rice.s de voter sur les designs de vêtements qu’iels aiment; cela permet d’avoir des données sur les vêtements qui seront probablement achetés, limitant ainsi la production de vêtements qui finiront invendus.

De grandes marques expérimentent aussi avec l’essayage 3D virtuel, qui permettrait d’essayer des vêtements à distance; fini, les achats en ligne trop grands, petits, décevants - et le grand transit de vêtements rendus ou échangés, qui participe aussi à l'impact écologique de la mode.

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Néanmoins, ces technologies d’information assument que tous les consommateur.trice.s ont les mêmes connaissances sur la durabilité et les défis du secteur: les applis et moteurs de recherche ne fonctionnent que si l’on s’en sert, mais il y a encore une grande quantité de consommateurs qui ne sont pas intéressés (suffisamment) pour changer leurs modes de consommation.

De plus, l’utilisation de ces technologies nécessite une connexion Internet et des compétences informatiques basiques. Nous assumons souvent que nous en possédons tous, mais de nombreuses personnes sont encore en marge du monde technologique, et ont tout de même besoin de vêtements ! Selon l’ONU, il y aurait 4,9 milliard de personnes connectées aujourd’hui dans le monde, mais c’est une connexion inégale: la pauvreté, l'analphabétisme, l'accès à l'électricité et un manque de compétences digitales sont encore des freins, notamment pour les personnes âgées, les femmes et les personnes vivant en ruralité, notamment dans les pays en voie de développement. L'accès aux technologies, incluant celles qui transforment la mode, est inégal.

Les solutions technologiques de consommation, qui nécessitent une connexion internet stable, oublient les énormes groupes de personnes sans connexion qui ont encore besoin d'acheter des vêtements.

Enfin, ces technologies mettent une grande part de responsabilité sur les consommateurs, ces derniers devant être informés et prendre les bonnes décisions à chaque fois. Néanmoins, la transformation du secteur doit commencer par les grandes entreprises, de fast fashion (mode rapide) notamment, qui dictent encore les lois du secteur aujourd’hui et sur lequel elles ont le plus grand impact.

Pour finir…

La technologie peut changer le monde, et son utilisation croissante montre que la mode se transforme. Mais, ces technologies ne sont aujourd’hui que des expériences ponctuelles, et une grande partie des activités du secteur sont encore éthiquement et environnementalement problématiques.

Le mot ‘technologie’ est très vaste: il peut vouloir dire des machines modernes, mais peut aussi décrire tout outil humain, comme le fil et l’aiguille. Peut-être que la transformation dont l'industrie a besoin aujourd’hui ne viendra pas de technologies futuristes, chères, et taxantes pour l’environnement, mais plutôt d’un changement de perspective sur nos vêtements ou encore d’une modification du rythme de production du secteur.

Technology in fashion industry

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